- Catalogue Signes Sensibles / 2018 (fr)

Catalogue SIGNES SENSIBLESCOSKUN ou La Fascination contemporaine pour l’art pariétal

La sensibilité de l’artiste pour la représentation humaine remonte à l’enfance, quand les étés en amateur, il fouille la terre et met au jour les vestiges gréco-romains. Dans un pays qui détruit religieusement les œuvres figuratives, COSKUN éprouve la forme dans les éclats de pierres taillées et complète par l’imaginaire les visages et les corps tronqués. Vecteurs de sensibilité et d’évasion, il se cultive auprès des peintres de la bohème parisienne du siècle dernier qu’il rencontre dans les livres. Comme eux, il peint, et peint un peu comme eux…
L’émancipation est rapide. A l’âge de trente ans, COSKUN vient vivre de son art à Paris et décide de choisir entre peindre et sculpter pour développer son œuvre. Depuis, l’artiste sculpte de façon expressive. Une expression qui lie la dualité éprouvée entre l’essence du beau et les accidents. Ainsi, sous les proportions classiques des compositions humaines bouillonnent les stries, les accents, les pics et les courbes qui interrogent ce que nous sommes et ce que nous faisons. Aujourd’hui, il délivre un univers qui, au-delà de la matière, remonte aux origines de l’Homme.

Vous faites partie des artistes contemporains dont les œuvres sont reproduites à Lascaux IV, à coté des modernes comme Braque, Miro, Picasso. Que pensez-vous de l’initiative du  philosophe Jean-Paul Jouary  de rapprocher votre création de l’art rupestre ?
Son approche est très intéressante. Il a vu juste, je recherche une dimension originelle dans mon travail. Je m’approche des premiers hommes par ce besoin de créer au delà des conventions et des conditions. Depuis longtemps j’apprécie le regard du philosophe sur l’art. Je me plonge régulièrement dans le livre de Georges Bataille, le premier philosophe à avoir écrit sur Lascaux. Son texte est vibrant de justesse et les reproductions saisissantes de vie, fascinantes d’énergie. Pourtant, je n’ai jamais visité de grotte rupestre et je reconnais que je m’y refuse presque…

Pourquoi ?
Je n’ai pas envie de découvrir les signes dans des conditions de spectacle ou de fac-similé. Mais je n’ai pas davantage besoin de visiter une grotte intacte pour créer, parce que je me sens comme eux, mais je ne crée pas à travers eux.

Dans quel sens ?
On regarde les signes paléolithiques avec fascination, et le confort moderne nous permet de les apprécier comme une forme de poésie, de liberté, et d’éprouver de la tendresse pour les figures représentées. Tandis que je ressens ces signes, figuratifs ou non, comme l’expression de la crainte, voire de la peur. Vivre pour créer implique un sentiment de survit, de jouer le tout pour le tout, à chaque fois, sans savoir si c’est la nécessité intérieure ou la peur du monde extérieur qui vous y oblige.

C’est nécessairement un peu des deux, non ?
Exactement, parce qu’il fallait déjà vaincre la menace des animaux, s’armer de courage et affûter son instinct, pour explorer les entrailles de la terre, où les repères ne sont pas ceux du monde extérieur. Notamment l’absence de lumière, qui, contrairement à la nuit sous les étoiles, est noire en permanence dans la grotte.

Pourtant pour vous, l’atelier c’est un peu la grotte ?
L’atelier est un antre. Je m’y sens à l’abri, protégé du monde extérieur et à la fois en totale connexion avec lui. Quand je sculpte, je suis physiquement dans ce que je fais. Je perds la notion du temps. Je me trouve être entièrement absorbé par mon mental qui se déplace au bout de mes mains, au point de ressentir, quand je m’arrête, que je suis dans la forme, puis que je m’en détache et qu’enfin je l’ai devant moi.

De quelle manière vous sentez-vous comme le premier homme ?
Quand je crée, j’ai l’impression de me débattre. Déjà, je me débats avec la matière naturelle des grumes, des branches, des racines de bois pour en extraire la forme et l’équilibre mais aussi, je m’agite avec le microcosme de pierre et de terre qui l’accompagne. Proportionnellement au morceau de nature moderne dans lequel je travaille, les abeilles noires, les frelons et les bourdons comme les très grosses araignées logent dans les bois que je stocke à l’abri, en plus des souris et des oiseaux qui font parfois leur nid… Cet espace est le leur. Un jardinier empoisonnerait les rongeurs et prendrait un spray en bombe pour neutraliser les insectes, moi, je préfère vivre avec et laisser mon chat chasser quand il en a envie.

Vous voulez dire qu’une forme vitale entre dans votre travail ?
ça me rappelle le peintre catalan Miguel Barcelo, qui, quand il séjourne dans son atelier au Mali, pisse sur l’araignée pour éviter qu’elle ne le pique. Ou bien il laisse ses dessins aux termites pour qu’elles trouent les feuilles. Voilà, agir ou pas avec des moyens simples, avec ses propres moyens, c’est aussi ce qui nous rapproche des premiers hommes dans ce mélange d’instinct primitif, d’intelligence sensible et de création au-delà de soi.

Est-ce pour cette raison que vous avez réalisé des sculptures en terre, en céramique ?
Je retrouve avec la terre cet part originel que j’atteints avec le bois. La terre conserve les éléments. Parce qu’elle est tendre et organique, elle me semble vivante. Et quand je réalise une figure, elle devient déesse ou vieillard, rocher ou nouveau né…

On retrouve les mêmes signes dans les grottes rupestres dans le monde, sans qu’on ait pu encore prouvé qu’ils communiquaient entre eux. Quel rapport existe-t-il selon vous entre l’art et le temps ?
Un temps vertigineux sépare parfois deux signes voisins, on compte en dizaine de milliers d’années et de kilomètres ! Ainsi, certainement, ils n’ont pas été les inventeurs de leur propre style. Il nous manque la connaissance de ceux qui créèrent avant eux. Car leurs conditions d’expression et de création semblent extraordinairement linéaires, tandis qu’aujourd’hui, les outils et les moyens développent des styles. L’image immatérielle transforme nos origines en produits kitsch. L’art s’articule autour d’esthétique et de graphisme. Tandis que, quand les hommes du Paléolithique enfoncent leurs doigts dans la glaise, ou qu’ils gravent la paroi, c’est la tension dans la matière qui compte avant tout. La matière conserve la tension vitale, le temps, et les conditions dans lesquels ils graffitent sur les murs. Ces hommes et ces femmes évoluent à peine sur leurs moyens d’expression parce que l’art reste une nécessité primordiale pour l’ensemble du groupe, comme boire et manger.

Pourquoi cette constance selon vous ?
Parce qu’alors, la création ne représente pas encore un bien matériel. Par contre, comme nous sommes désormais pris dans la logique du marché mondialisé, l’art, comme le reste, doit sans cesse innover.

Pourtant, dans une société sur équipée et toujours plus développée, comment retrouver le premier sens de l’art ?
Le plus compliqué à notre époque c’est de tendre à cette authenticité sans être piégé par l’histoire de l’art. C’est qu’aujourd’hui, le fait même d’être artiste fausse la voie. On parle d’art pariétal, d’art rupestre, alors qu’eux mêmes n’étaient pas artistes. Je ne me sens pas artiste, pourtant j’en suis un, la société en a décidé ainsi. Je suis seulement un homme qui ressent la même nécessité que l’homme premier quand il prend un morceau de bois, de silex ou d’os et qu’il taille une petite vénus pour remercier la femme qui vient de donner naissance à son image, son modèle réduit. Il existe une dimension émotionnelle et précieuse qu’aucun chant, qu’aucun plat, qu’aucune danse ne fixe mieux que celui de créer de ses mains. C’est entre ces deux pôles, que sont la vie et la mort, que l’on se sent vivant.

entretien réalisé avec Laurence d’Ist,
commissaire d’exposition “Signes Sensibles”, 2018