Text / Junho YANG, 2017 (fr/co)

COSKUN, couverture catalogue expo Artpia, Daegu, CoréeCOSKUN « …Courant noble »

COSKUN compte au palmarès des « 101 Meilleurs artistes contemporains vivant en France » publié en 2012, et son œuvre est sélectionné par l’Unesco en 2017. Artiste majeur de la scène artistique actuelle, ses œuvres expressives poursuivent leur voyage à travers le monde.

Cette fois, ses sculptures et peintures sont parties de l’atelier parisien par bateau depuis le port du Havre, pour jeter l’ancre au port de Busan en Corée du Sud, en passant par la Méditerranée, l’Océan Indien et la mer de Chine méridionale… Au bout de cette longue traversée, les voici arrivées à Daegu pour l’exposition, avant d’entamer de nouveau le voyage retour, de la Corée à l’atelier.
Le temps du voyage et la voie empruntée pour venir jusqu’à nous apportent une dimension nouvelle, pour nous spectateur qui découvrons la force de son œuvre à Daegu, mais aussi un sens nouveau pour l’œuvre, en raison de son déplacement loin de son contexte.

En effet, le sens initial de l’œuvre majeure de cette épopée déborde par l’itinéraire maritime qu’elle emprunte pour venir jusqu’ici. Il s’agit de la grande sculpture, de douze mètres de long, intitulée « Mediterranean Body », et installée sur le large parvis du centre culturel Artpia. Une œuvre qui rend hommage aux migrants morts en mer ; à ces hommes et ces femmes qui fuient leur pays en guerre. Cependant, et sans forcément connaître le contexte de sa réalisation, la tension qui parcourt la sculpture est similaire à celle qu’évoque ce noble courant d’eau qui, au départ du pôle Nord, fait le tour du globe pendant mille ans, brassant imperceptiblement les éléments.

COSKUN procède par assemblage. Il part de planches, de panneaux, de morceaux de bois pour créer un corps volumineux et écorché. La superposition des matériaux s’apparente aux tissus musculaires et à la peau. Le choix du bois fait coïncider la nature à la nature humaine, le tout s’unissant en un seul volume, une seule expression. C’est alors que l’alchimie de l’art agit et que la technique dépasse les limites de la matière, puisque cette dernière semble s’animer et respirer. Et de ce souffle semble se dégager la grandeur de l’âme humaine ; celle d’hommes et de femmes qui affrontent difficultés et situations ardues dans le courant continu du vivant.

Les œuvres exposées dans la galerie Hoban possèdent elles aussi une veine expressionniste. Des corps tortueux peints au brou de noix ou sculptées à la tronçonneuse dépeignent une fresque contemporaine qui rend compte des vanités de la vie actuelle. Dans la représentation de ces corps, on saisit des esprits qui semblent blessés ou bien des âmes qui apparaissent anxieuses et inquiétées. Chacune des œuvres – qu’il s’agisse des sculptures ou des grands dessins de dix mètres – représente un être dévoilé de sa superficialité, un être ayant dépassé ses propres limites, un être acquis à son esprit méditatif, un être attentif à sa transcendance.

Les œuvres de COSKUN, à travers les lignes incisées par l’engin, les volumes construits par assemblage ou la gestualité des peintures, défendent une tension commune.
Une agitation qui exprime d’abord la liberté et la passion de la vie !

Commissaire d’exposition d’Artpia Junho YANG

Text / Laurence d’Ist, 2014 (fr)

couverture Authentik Energie CatalogueUn ressenti vital

À une autre époque, quand El Greco signe de son patronyme, Domenikos Theotokopoulos (1541-1614) affiche son audace et témoigne d’une contemporanéité déconcertante. Quand il rhabille le cavalier tombé à terre d’une tunique transparente jaune poussin comme sorti du « tube » – à une époque où l’on broie les pigments -, il signe un chef-d’œuvre. Celui de la virtuosité d’un homme libre qui transcende les conventions et les dogmes picturaux de la Renaissance. Cet exemple, pris parmi les nombreuses réflexions que Coskun partage, rejoint un critère fondamental pour l’artiste. Pour lui, peindre et sculpter c’est rester au plus juste, au plus authentique de soi-même pour conserver l’étincelle produite par la rencontre du cœur et du cerveau devant toute chose.

C’est la même exigence qui commande ses toiles quand il peint dans son atelier parisien. La série sur plaques de bois (Il était une fois, 2011), avec plusieurs épaisseurs d’affiches publicitaires et de vis de métal, forme un ensemble hallucinant. Comme un conte de fées avec toutes ces couleurs et ces têtes métalliques qui brillent à la lumière comme des éclats. Leurs impacts argentés dérangent cependant la lecture de l’œuvre et cherchent à mettre, selon lui, « la peinture en danger ». Un moyen qui l’oblige à accentuer un élément, comme la légère surépaisseur à la surface du sein d’Alice aux pays des merveilles, mais aussi la chevelure virginale de Canada Goose, ou encore les mains puissantes du Dieu Pan vecteur d’énergie, et c’est toute la peinture qui s’exprime et non l’histoire qui raconte.
Coskun confie « aller vers la peinture » comme Lucian Freud ou Francis Bacon, chez qui « il existe une histoire, mais elle n’est jamais illustrative »… D’ailleurs Bacon aurait aimé sculpter, ce qu’il ne fit jamais. Alors, armé de sa tronçonneuse, Coskun lui rend hommage. L’Hommage à B. se fait l’écho de cette filiation qui mène l’artiste  là où l’émotion passe l’épreuve du temps. Comme une cavalcade d’animaux sur les parois des grottes préhistoriques, là où l’art reste intact, à couper le souffle.

Depuis quelques années, Coskun scénographie dans un même espace ses peintures et ses sculptures. Il libère ainsi les accents baroques de sa touche et de son expression.
Par nature, sa sculpture reste construite et concentrée sur sa masse. Le Loup, La Belle et la bête, La Flèche, la Tête du petit Chaperon rouge… s’imposent dans l’espace comme si elles vous poussaient physiquement, tandis que ses peintures s’étendent de manière ouverte et linéaire sur les cimaises comme la lumière qui éclaire dans un prisme ouvert.

Un dialogue avec la matière qui cherche à toucher au vif. Un échange longtemps réalisé au son de la tronçonneuse avant d’y mêler l’assemblage de matériaux. Il utilise le bois parce qu’il est organique et qu’il nous ressemble, dit-il, « dur et fragile à la fois ». Il emploie des engins à moteur puissant parce qu’il vit avec son époque et qu’il prend le risque de se briser parfois les os… Mais ce n’est pas là l’essentiel. Ce qui lui importe, c’est de trouver l’intensité brutale, durable et fulgurante qui confirme que l’Homme vit, au-delà des époques et des civilisations, dans une communication des esprits. Quels que soient au final les moyens et les techniques qu’il emploie pour s’exprimer, il explore les sentiments et les passions incrustés dans le corps. En effet, pour Coskun, l’art exprime la prédisposition à voir et à sentir avec tous ses sens au quotidien, une communion qui vient de loin. Le dialogue entre peinture et sculpture engage nos sens.

Direct sans être provocant, sentimental sans être facile, exigeant sans être élitiste, l’œuvre de Coskun atteint sa cible sans surenchère de superlatifs et d’effets. Et, comme l’écrit Arrabal, « Coskun a fait surgir l’image de son prodige… annotant le moment de la première fois ». Un sentiment vital qu’il ressent avec intensité, comme nos lointains ancêtres des grottes…

Laurence d’Ist
Décembre 2013.

 

 

 

 

 

 

Text / Kiymet Giray, 2013 (fr)

Raconte-moi une sculpture…

Nous avons tous été bercés par des contes, murmurés à nos oreilles, dans nos lits d’enfant. Par ces récits mélodiques et lyriques, entre sommeil et éveil, entre rêve et réalité… Par ces contes, qui vont nous apprendre à prendre la mesure des choses, à former notre perception onirique.

Creuset de l’apprentissage de la vie, c’est par les dédales de ces contes que viendra se placer dans nos mémoires balbutiantes, avant que de grandir avec nous, la différence entre bon et mauvais, ami et ennemi, mensonge et vérité.

Ces contes ont des héros. Ils sont connus de tous mais différents pour chacun en fonction des traits qui nous influencent chez eux. Nous les façonnons dans nos mémoires pour les installer dans nos vies. Ces héros n’appartiennent qu’à nous et à personne d’autre.

Les routes de Coskun et de Charles Perrault (1628-1703) se sont croisées à Marcoussis, dans les environs de Paris, là où l’artiste vit et crée depuis de nombreuses années. Installé en France depuis 1980, il a ouvert ses yeux au monde, en 1950, sur les flancs du mont Ararat. Près de trois siècles en arrière, vers la fin du XVIIème siècle, Charles Perrault adaptait et rassemblait en un seul ouvrage les contes populaires que l’on racontait aux enfants, dont faisait partie notamment l’histoire du Petit Chaperon rouge.

Ce petit chaperon rouge a dû certainement être murmuré aux oreilles de Coskun en même temps que les contes oraux de l’Anatolie de l’Est… Ce même petit chaperon rouge qui, tout comme Coskun, mais dans son imaginaire, s’était mis à se promener sans peur et en pleine nature sur les versants du mont Ararat. Bien des années plus tard, et après être passé par Istanbul pour suivre les cours du Conservatoire et jouer dans des pièces de théâtre, la vie allait l’amener sur les terres mêmes où cette histoire avait pris naissance.

Aujourd’hui, c’est à l’occasion de cette nouvelle exposition que Coskun a  décidé de traiter en peinture les personnages dominants de son propre monde imaginaire et de les transformer en sculpture, en interprétant certains de ces contes. Laissons-le nous conter lui-même cette aventure :

« Je suis tombé, l’année dernière, sur un article du Professeur Jean-Marc Moriceau publié dans Le Monde. Il y était question de la tête d’une jeune fille, dont le corps avait été dévoré par un loup, et qui avait été enterrée en 1693 dans le cimetière de Marcoussis. D’après Moriceau, Perrault, qui faisait partie de la cour de Louis XIV, avait participé à des chasses et battues royales dans les environs, dont l’une d’entre elles au moins avait eu pour but de neutraliser la bête. Pour Moriceau, les dates de ces chasses et de l’enterrement de la tête de la jeune fille se recoupaient. Il pouvait donc s’agir de la tête de la fille qui allait donner naissance au Petit Chaperon rouge. Il est donc parti de cette hypothèse, en imaginant que la fille dont il ne restait que la tête et dont le corps avait été croqué par le loup pouvait être le personnage original de ce qui allait devenir un conte mondialement célèbre. La lecture de cet article a coïncidé avec la période où je cherchais à donner forme au thème de mon exposition à venir au musée des Avelines. Ma maison et mon atelier se trouvant justement à Marcoussis, le sujet m’a semblé plus qu’intéressant. C’est ainsi que j’en suis arrivé à préparer vingt sculptures et vingt peintures, des œuvres inédites en résonance avec ces contes ancestraux qui nous interpellent. »

Coskun excelle dans ces formes monumentales qui racontent toutes des histoires. Il est déterminé, travailleur. C’est avec ses propres formes et ses techniques qu’il crée des œuvres originales. Jusqu’à ce jour, ses grandes sculptures ont trouvé pour écrin les lieux publics les plus prestigieux de Paris et ses peintures ont été accrochées aux cimaises de nombreuses galeries. Signe, parmi d’autres, de cette reconnaissance : la revue Art Actualités lui consacre un article en janvier 1999, où son nom est évoqué parmi ceux de César, Arman, Mitoraj, Henry Moore, Berthet, Masson, ou encore Miró.

Il commence à être connu pour ses sculptures où expression et figuration se mêlent. Ce point a toute son importance, dans les œuvres de Coskun, c’est l’homme qui constitue le symbole de la force. Sa conception de l’art se nourrit aux sources de l’Orient et de l’Occident. En allant fouiller du côté de sa mémoire sous-jacente, on y retrouverait certainement la nature de l’Anatolie et l’homme engendré par cette même nature. Un homme résistant à l’impitoyable climat de la vie sédentaire dans les montagnes, faisant corps avec la nature. Ce sont justement ces hommes-là que l’on retrouve dans ses sculptures. Une forme humaine, qui, en elle-même, est le résultat du mélange culturel des civilisations antiques de l’Asie Mineure. Une forme humaine qui s’est dessinée au travers des protomés hittites, des statues et des bas-reliefs assyriens et des Cybèle phrygiennes. C’est probablement au travers de ces sources que se reflètent dans l’art de Coskun, la sculpture et l’espace, la figure et le monumental. D’autres influences sont venues certainement se greffer sur sa mémoire : les monuments seldjoukides, les medersas à double minaret, le travail de la pierre montant jusqu’aux cieux, les édifices ottomans…

Désormais, les concepts de nature, de pierre et de monument ne le quitteront plus.

Pour Coskun, Paris et la France signifient art avant toute chose et occupent une place prépondérante dans son apprentissage. C’est à partir de Paris qu’il puisera aux sources de l’art du XXème siècle. Coskun est un chercheur… Jusqu’à résoudre les liens de l’art primitif avec l’art moderne. C’est son caractère, son tempérament…

Sa mémoire communiquant avec la nature, sa conception de l’art se développe aux sources du monde… Les arbres, depuis son enfance, sont à ses yeux des statues ignorées. Des monuments ayant des corps et des bras. Puis la tronçonneuse apparaît dans sa vie, à la fin des années 90… C’est grâce à elle qu’il commencera à dégager les sculptures cachées dans les arbres et cachées dans ses visions. Œuvres très sobres, extrêmement archaïques, follement expressionnistes, immensément originales. Ses sculptures s’ébauchent. C’est un travail de l’instant, sans remords et sans retour possible. La conception doit être solide car le travail est rapide. Technique plus que difficile, choix plus que contemporain… Comme le dit Coskun dans un entretien :

« La tronçonneuse fait partie de mon quotidien. Elle a la qualité d’être rapide et puissante. Mais ce n’est pas sa force mécanique que je recherche: c’est qu’elle ressemble à un gros crayon motorisé avec lequel je dessine dans la matière. L’engin me permet de faire la synthèse du dessin et de la sculpture. »

Bien que les sculptures de Coskun donnent l’impression d’avoir été réalisées sur le moment, par le seul fruit du hasard et de par leur posture spontanée, chaque détail de ces sculptures ne peut avoir été finalisé qu’au travers de calculs extrêmement fins. La sensibilité esthétique qui va déboucher sur le résultat final commence dès la rencontre visuelle avec le tronc sélectionné, se développe au cours des étapes suivantes où la matière va se transmuter en une forme précise, et prend fin quand le corps qui était simultanément dans le tronc et dans l’esprit de Coskun se matérialise.

Dès lors, Coskun a rapidement été sollicité pour exposer ses figures robustes, ses abstractions figuratives chargées d’expression, ses formes monumentales imprégnées d’esthétisme et son œuvre est entrée dans d’importantes collections.1

La première exposition rétrospective de Coskun est organisée en 2001 au musée des Beaux-Arts de Troyes. Désormais, on s’intéresse à chacune de ses sculptures. Après avoir été témoin des tensions  sociales caractéristiques de la Turquie au cours des années 70, et après avoir pris la décision de s’installer en France au début des années 80, Coskun devient donc, en ce début de millénaire,  l’artiste d’une expression figurative hors du commun,  grâce à ses sculptures transmutées en formes humaines monumentales.

Les expositions au jardin du Luxembourg (2003) et au parc de l’Ile Saint-Germain (2005) reçoivent d’excellentes critiques et permettent  d’y découvrir des chefs-d’œuvre. Coskun, qui expose désormais régulièrement en Europe, possède un réseau de collectionneurs du monde entier qui s’intéressent à son travail. La revue ArtAbsolument lui consacre un hors série en 2008, « Coskun in situ ».

La même revue, dans son numéro spécial de novembre/décembre 2012, le met dans la liste des 101 meilleurs artistes de la dernière décade (2002/2012), parmi notamment Bernard Venet, Shen Yuan, Ernest Pignon-Ernest, François Morellet, Christian Lapie, Stéphane Couturier et Robert Combas. La place de Coskun en tant que sculpteur est désormais établie.

Avec une cohésion de sens où se recoupent le temps et l’espace, les peintures et les sculptures de cette exposition décrivent et interprètent le thème du conte. Caractéristiques des œuvres de Coskun, l’interprétation primitive, la posture archaïque, la conception monumentale et les fortes déformations qui viennent souligner l’expression figurative des sujets nous permettent de découvrir les lectures artistiques contemporaines et originales des personnages inhérents à ces contes.

Ces sculptures sont chargées de sensibilité et de sentiments. Y sont reflétés et étudiés, simultanément, la peur face au courage, l’amour face au dédain, la confiance face à la  trahison, la beauté face à la laideur. Terreur, crainte, calme et innocence enfantine se répartissent dans ces sculptures qui ne forment qu’un seul ensemble.

Kiymet Giray

Professeur à l’Université d’Ankara
Faculté des Lettres

Responsable du Département d’Histoire de l’Art

Traduction Kerem Topuz

1 – Ünal & Ceyda Gögus, (Istanbul TR), B. Cecan (Istanbul TR), Collections Gottwald (Washington, USA), Musée des Beaux-Arts (Troyes, FR), Musée des années trente (Boulogne-billancourt, FR), Parc de l’Île Saint Germain (Conseil Général des Hauts-de-Seine, FR), Médiathèque Léo Ferré (Commune de Marcoussis, FR

Interview / Laurence d’Ist, 2011 (fr/en)

À quelques dizaines de kilomètres de Paris en campagne, COSKUN a créé son atelier. La large porte d’entrée s’ouvre sur une cour où réside son univers. Des grumes de bois sculptées vous accueillent de leurs masses pleines et accidentées. Ils sont hommes ou déesses, couples, créatures expressives aux contours figuratifs arrachés au volume brut du bois. Ces sculptures vous poussent à regarder plus haut vers le ciel et plus bas vers la Terre ; entre les deux, vous semblez si peu de chose, si fragile face à eux qui reposent sagement, contenant leur force en semblant vous faire un clin d’œil… Celles d’une taille quasiment identique à la nôtre expriment des attitudes humaines. Si, pour dialoguer avec elles, on jouait de mimétisme, on exprimerait tous les états d’âme, de la folie à la passion. Les créatures de COSKUN enchantent, dérangent, mais jamais elles ne laissent indifférent.

À première vue, on penserait à l’expressionnisme allemand, mais les citations antiques s’avèrent trop fréquentes pour pouvoir l’affirmer. C’est que l’artiste puise ses origines d’une culture multiple et diverse, lui qui grandit en Turquie, en Anatolie et qui conserva enfant, dans la cave parentale, les vestiges grecs, romains, byzantins et ottomans qu’il mettait au jour naturellement par jeu et pour l’émerveillement de ces découvertes. Après une carrière de comédien, puis de graveur à la Monnaie d’Istanbul, COSKUN quitte les rives du Bosphore en 1980 pour Paris.

Pourquoi choisir Paris ?

Depuis ma petite enfance, je dessinais et peignais en prenant exemple sur les peintres comme Van Gogh, Gauguin ou Cézanne. Puis, j’ai passé mon adolescence à bouquiner naturellement les auteurs classiques et les monographies d’artistes. Paris revenait sans cesse. Si je suis ici, c’est à cause de Lautrec, Picasso, Giacometti, Moualla… ! Je n’ai jamais cessé de peindre et de sculpter, sauf qu’il m’était impossible d’exister en tant qu’artiste dans mon pays et à mon époque.

Sensation de donner vie à des morceaux de bois.

Je cherche dans toutes les formes du bois (branches, grumes, troncs, racines…) un reflet, une image, une trace de notre existence. Le bois se révèle si proche de l’Homme ! Organique, il complète formidablement mes desseins. Sa résistance est proche de la nôtre, à la fois fragile et performante. Même le bois sec renaît, il est vivant et il se prête à exprimer les passions. Chaque morceau renferme une vie, une potentialité inexploitée. Il m’arrive de récupérer les bûches dans la cheminée…

La complémentarité de votre dessin avec votre sculpture.

Au-delà de la théâtralité de la mise en scène de mes installations, la figuration de mes personnages s’apparente au jeu d’acteur. Je pense que mon passé de comédien y apporte un expressionnisme humain.

Les passions humaines comme thème de vos œuvres.

Je prends simplement exemple sur la nature de l’homme, inchangée depuis les grottes préhistoriques ! J’aime assez l’idée de la caverne. Mettez-y un homme et une femme et attendez un peu. Que d’histoires pouvons-nous alors conter ! Ce qui ne signifie pas que je vis à l’extérieur de mon époque. Je reste attentif aux témoignages qui tendent des passerelles entre l’actualité, le présent et le passé. Si mes sculptures ne semblent pas flatter l’humain et j’en conviens ; j’ose, avec sensibilité et excès, dépeindre l’homme dans sa dimension éternelle et commune.

Des sculptures qui peuvent être perçues comme provocantes.

Si « l’homme est un criminel qui s’ignore », disait Albert Camus, mon peuple de sculptures ne reflète ni la guerre ni le mensonge. J’aspire néanmoins à évoquer une séparation chronique entre la nature profonde de l’homme et ce qu’il aimerait être.

La femme : l’égale de l’homme.

Il me semble qu’il n’existe pas de différence, mais que l’un est l’autre.

Laurence d’Ist
Marcoussis, février 2011

A few dozen kilometers from Paris, COSKUN set up his studio.  The wide front door opens up onto a courtyard that contains his world.  Sculpted rough barks of wood greet you with their bulk, both filled and hacked out.   They are men or goddesses, couples, expressive creatures with figurative outlines torn from the wood’s raw material.  These sculptures lead you to look upwards to the skies above or downwards to the earth below ; between the two, you feel so small, so fragile compared to them, who lie there quietly, restraining their power and seeming to wink at you… Those that are virtually the same size as we are express human attitudes.  If, in order to communicate with them, we relied on unconscious mimicry, we could express every soulful feeling, from madness to passion.  COSKUN’s creatures are enchanting, disturbing, but they never leave us indifferent.

At first sight, one might think of German expressionism, but the ancient references are too frequent to be sure of that.  That is because the artist finds his inspiration within a wellspring of multiple and diverse cultures, he who grew up in Turkey, in Anatolia, and who hoarded, as a child, in his family’s cellar, the Greek, Roman, Byzantine  and Ottoman remains that he came across quite naturally as he played and that he marveled at discovering.  After a career as an actor, then as an engraver in the Istanbul Mint, COSKUN left the Bosphorus’ shores in 1980 to settle in Paris.

Why did you choose Paris ?

Since my early youth, I had drawn and painted in the manner of such artists as Van Gogh, Gauguin, or Cézanne.  Then I spent my adolescent years quite naturally reading the classical authors as well as artists’ biographies.

Paris cropped up ceaselessly.  If I am here, it is on account of Lautrec, Picasso, Giacometti, Moualla… ! I never stopped painting and sculpting, except that it was impossible to survive as an artist in my own country, at that time.

The sensation of infusing life to pieces of wood.

I am always seeking out in every kind of wood (branches, barks, trunks, roots….) a reflection, an image, a trace of our existence.  Wood turns out to be so close to Mankind !  Being organic, it wonderfully complements my drawings.  Its resistance is close to our own, simultaneously fragile and effective.  Even dry wood is reborn, it is alive, and is capable of expressing passions.  Each piece contains a life, an unexplored potential.  Sometimes, I even pluck out the logs from the chimney.

The complementarity of your drawings with your sculptures.

Beyond the theatricality of setting out my installations, my characters’ figuration is akin to those of actors.  I expect that my past on the stage lends it a human expressionism.

Human passions as themes of your works.

I quite simply base myself on human nature, unchanged since the pre-historic cave dwellings !  I rather like the idea of a cavern.  Put a man and woman inside and wait awhile.  How many stories we could then tell !  Which does not mean that I live outside my own period.  I am always aware of the thoroughfares between current events, the present and the past.  If my sculptures do not seem to flatter humankind, and I agree –  at least, with sensitivity and excess, I dare to depict man in his eternal and ongoing dimension.

Sculptures that might be perceived as provocative.

If « man is a criminal without knowing it », as Albert Camus said, my sculptural people reflect neither war nor lies.  However, I do hope to summon forth a chronic separation between mankind’s deepest nature and what he would wish to be.

Woman : man’s equal.

I feel there is no difference but one is the other…

Laurence d’Ist
Translated in English by Ann Cremin

 

 

 

Text / Emmanuel Daydé, 2011 (fr/en)

L’Appel au loin du Faune
Par Emmanuel Daydé

Vivre comme un arbre,
Seul et libre
Vivre en frères comme les arbres
d’une forêt.

Nazim Hikmet

Victoires sur le soleil, dans le fracas des lames et des dents d’acier d’Héphaïstos. Évidant tel une terrible divinité industrielle des troncs d’arbre à coup de tronçonneuse, Coskun remporte des corps comme d’autres des victoires. Son œuvre ressemble à une ode païenne, au flux antique et au souffle épique, arrachée aux Olympiques touffus de Pindare, aux pérégrinations initiatiques de l’Enéide, ou aux élégies mélancoliques de Nazim Hikmet – le poète turc qui n’aimait pas les retours. La sculpture de cet étranger d’un étrange pays, venu des pentes du Mont Ararat, en Turquie, est celle d’un athlète de la forme, qui « défait dans ses mains toutes les chevelures », pour reprendre la formulation d’Aragon parlant de Matisse. Ses hommes, ses femmes ou ses couples sans nom qui surgissent de la matière sont tout en même temps des dieux du stade et des idoles de peu, à l’image de l’humanité à l’ouvrage toute entière.

Si l’on veut bien ne pas s’aveugler sur le caractère brut de la matière elle-même – le bois n’étant somme toute qu’un des éléments travaillés par l’artiste, en même temps que le bronze, le plexiglass, le marbre et désormais le collage d’objets divers –, les modèles subliminaux de Coskun n’ont rien à voir avec un quelconque primitivisme ou même expressionnisme. Toutefois, la sculpture tailladée et peinturlurée de Coskun partage le même caractère d’isolement que la peinture renversée de l’artiste allemand Baselitz. Comme si tous deux, à rebours de la technologie, du social et de l’art engagé, reprenaient l’aphorisme de Beckett : « L’art est l’apothéose de la solitude ». Baselitz pratique lui aussi une sculpture chtonienne, « telle que j’ai l’impression de l’avoir extraite du sol », dit-il. Il « part d’un état de dysharmonie, de choses laides », là ou Coskun part d’une harmonie originelle et d’une beauté naturelle, pour – parfois – arriver à un déséquilibre expressif. Foncièrement contemporains, tous deux se ressentent comme « le premier homme » et s’engagent dans la recherche des origines perdues de l’art.

Chez Coskun, cet art de la ligne mouvante et émouvante puise plutôt dans le « baroque pergaménien » et dans l’art hellénistique tempétueux des monarchies alexandrines. Cette sculpture effondrée et en miettes, sur laquelle il marchait et dont il collectionnait des débris étant enfant, en Turquie. En mettant fin à l’idéalisme du siècle de Périclès, la nouvelle esthétique hellénistique contraste violemment avec les canons admis de l’intemporelle beauté grecque. Au puissant royaume de Pergame, au nord de Smyrne et de ses grotesques difformes, l’art, durant les trois derniers siècles avant notre ère, s’humanise et s’orientalise, tout en développant un goût particulier pour le géant, le monstrueux, le différent. Toutes choses qui rattachent l’œuvre de Coskun à la beauté convulsive de la gigantomachie du Grand Autel de Pergame. Plus proche encore de l’art brisé du sculpteur, le mausolée effondré du Nemrud Dagh, édifié par Antochios Ier, roi de Commagène, « aussi proche que possible du trône céleste », à 2 000 m d’altitude en pleine montagne, paraît annoncer les géants de bois de l’artiste. L’artiste s’y est d’ailleurs rendu en 1991, pour toucher les têtes blanches et colossales de dieux grecs et perses mêlés, qui environnent le tumulus à la manière de quelque installation cataclysmique.

Mais l’anatomie distendue, le déséquilibre de caryatide sportive de l’Atlante de Coskun ne peuvent-ils pas aussi se retrouver dans les torsions tragiques du groupe du Laocoon ? Et l’érotisme des jambes en l’air gainées de blanc de sa Compétition n’évoque-t-il pas l’abandon sensuel du Faune Barberini, soudain féminisé et retourné cul par-dessus tête ? La cruauté équivoque des Suspendus – notamment de ceux qu’il appelle Gargouille – renvoie implicitement au pathétique pergaménien, voire aux corps déformés par la douleur des Marsyas pendu. Quant à ce chef d’œuvre puissant qu’est le Torse géant, taillé dans une grume de châtaignier de sept tonnes et de quatre mètres de haut, (réduit finalement à quatre tonnes et trois mètres), comment ne pas y voir un commentaire éminemment personnel du noueux et musculeux Torse du Belvédère ? Cette sculpture-tronc au sens propre, toute bosselée d’ombres rentrées et de muscles saillants, qu’admirait tant Michel Ange mais dont la trop grande célébrité a longtemps occulté la sauvage splendeur, ne représente d’ailleurs pas, comme on l’a longtemps pensé, Héraclès, mais pourrait bien figurer, encore une fois, le satyre Marsyas. L’amour l’après-midi du faune se fait en pleine lumière, comme dans l’oeuvre solaire de l’Anatolien.

Hérault d’un art corporel qui serait l’extension de son propre corps, Coskun est un artiste en fuite entre Orient et Occident. « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme »: s’il faut, comme Albert Camus, imaginer Sisyphe heureux, alors Coskun, homme révolté, est heureux.

Notes :

Héphaïstos : Dieu du feu, des forges et des volcans dans la mythologie grecque.
Ode : une ode (chant en grec) est un poème lyrique en strophes accompagné de musique. Par extension, une ode est un poème célébrant un personnage ou évènement.
Pindare : poète lyrique grec du Ve siècle av. J.C.
Enéide : épopée de Virgile, écrite en langue latine entre 29 et 19 av. J.C. à l’imitation de L’Odyssée grecque d’Homère, qui narre les épreuves du Troyen Énée, ancêtre mythique du peuple romain, depuis la prise de Troie, jusqu’à son installation en Italie dans le Latium.
Nazim Hikmet : l’un des premiers poètes turcs du XXe siècle à utiliser des vers libres. Longtemps exilé à l’étranger pour avoir été membre du Parti communiste turc, il reçut le prix international de la paix en 1955.
Louis Aragon : poète surréaliste français, engagé auprès de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, puis du communisme.
Henri Matisse : artiste français, chef de file du fauvisme à partir de 1905, chantre de la couleur et de la Méditerranée.
Mont Ararat : sommet le plus élevé (5 165 m d’altitude) de Turquie qui aurait accueilli les restes de l’Arche de Noé.
Georg Baselitz : peintre et sculpteur allemand néo-expressionniste devenu célèbre en peignant des figures à l’envers.
Samuel Beckett : dramaturge irlandais. Prix Nobel de littérature en 1969.
Monarchies alexandrines : nom donné à l’époque hellénistique (323–146 av. J.C.), après les conquêtes d’Alexandre le Grand.
Périclès : nom du stratège, orateur et homme d’État athénien, 495 – 429 av. J.C.
Pergame : ancienne ville grecque d’Asie Mineure (actuelle Bergama en Turquie). Grotesques : figurines en terre cuite, dont la particularité est d’exagérer un défaut physique lié à la maladie, réalisées à Smyrne, actuel Izmir.
Gigantomachie : combat entre Géants dans la mythologie grecque.
Nemrut Dağh : montagne culminant à 2 150 mètres d’altitude, située en Anatolie. Le site a été inscrit en 1987 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.
Faune Barberini : statue grecque antique.
Marsyas : satyre originaire de Phrygie (ancienne province proche de l’actuelle Cappadoce).
Torse du Belvédère : torse fragmentaire en marbre datant du Ier siècle av. J.C.
Albert Camus : écrivain, dramaturge, essayiste, philosophe et journaliste français, militant engagé dans la Résistance et dans les combats moraux de l’après-guerre.
Sisyphe : fondateur mythique de la ville grecque de Corinthe, il fut condamné, pour avoir osé défier les dieux, à faire rouler éternellement un rocher jusqu’en haut d’une colline, dont il redescendait chaque fois avant de parvenir à son sommet.

The Faun’s distant call

Living like a tree

Alone and free
Living as brothers like the
Trees in the forest

Nazim Hikmet

Within the turmoil of tears, Hephaestus’ steel teeth, prove victorious over the sun…,

Like some fearsome industrial god, Coskun empties out tree trunks by means of a chain saw, achieving bodies in form like others achieve victories in battle.

His oeuvre resembles a pagan ode, with its antique flow and its epic breadth, as if plucked from Pindar’s dense “Olympics”, from the initial journeying of the “Aeneid”, or from Nazim Hikmet’s melancholy elegies – the Turkish poet who disliked looking back.

The sculptures by a foreigner from a strange country, originating from the slopes of Mount Ararat, in Turkey, are those lineaments of an athlete, who “can undo with his hands full heads of hair”, to quote Aragon describing Matisse.  His men, his women or his nameless couples, springing forth from the raw material, are simultaneously the gods of stadium and little-known idols, a reflection of all of humanity at work.

If one is ready to go beyond the raw character of the material itself – wood after all, being nothing  more than one of the elements used by the artist, in the same way as bronze, Plexiglas, marble and henceforth the collage of various objects – Coskun’s subliminal models have no connection with any form of primitivism nor even expressionism.  However, Coskun’s sculptures, slashed and daubed with paint, share the same feeling of isolation as do the upside-down paintings by the German artist Baselitz.

As though both of them, contrariwise to technology, to the social conscience and to committed art, were re-using Beckett’s aphorism : “Art is the apotheosis of solitariness”.  Baselitz also practices an underground (chthonian) sculpture : “So much so that I get the feeling that I have dug it out of the soil”, he says. “I start with a feeling of disharmony, of ugly things”, whereas Coskun starts with an original harmony and a natural beauty, in order to – sometimes – attain an expressive disharmony.  Profoundly contemporary, both of these artists consider themselves as “the first man” and set out along the path of seeking out the lost origins of their own art forms.

With Coskun, his art of moving and stirring lines, finds its source rather more in the “Pergamenian baroque” and in the tempestuous Hellenistic art forms of the Alexandrine monarchies ; the shattered and destroyed sculpture on which he walked and whose fragments he collected, as a child, in Turkey.  By putting an end to the idealism of Pericles’ century, the new Hellenistic aesthetics provided a violent contrast to the acknowledged cannons of intemporal Greek beauty. In the powerful kingdom of Pergamum, north of Smyrna, its deformed “grotesques”, art, during the last three centuries before our times, was humanized and orientalized, even as it developed a specific taste for the gigantic, the monstrous and the different. This evolution from the past links Coskun’s work to the convulsive beauty of the gigantomachy of Pergamum’s “Grand Altar.” Even closer to the sculptor’s broken art, the destroyed mausoleum of Nemrud Dagh, built by Antioch 1st, king of Commagenes “as close as possible  to the heavenly throne” ; 2000 meters in altitude in the heights of the Nemrud Dagh,  seemed to announce the coming of the artist’s wooden giants. In fact, the artist went there in 1991, to touch the intermingled Greek and Persian gods’ white and colossal heads, which surround the tumulus like some kind of cataclysmic installation.

But might not the distorted anatomy, the imbalance of the sporting caryatid of Coskun’s “Atlante” also be found in the tragic contortions of the “Laocoon” group ? And does the eroticism of widespread legs, swathed in white, of his “Composition” not summon up the sensual abandon of the Barberini Faun, suddenly feminized and turned head over heels ? The ambiguous cruelty of the “Suspendus” –  specifically of those he calls “Gargouilles” –  implicitly sends us back to the Pergamenian pathetiticism, even to the pain wracked bodies of the “Hanging Marsyas”.  As for that powerful masterpiece : the  gigantic “Torse” carved out of the trunk of a chestnut tree, weighing 7 tons and measuring 4 meters high, (finally reduced to 4 tons and 3 meters), how can we fail to see there an absolutely subjective commentary on the muscular and knotty Belvedere Torso ? That trunk-sculpture, in every meaning of the word, totally dented, with its hidden shadows and jutting muscles, that Michael Angelo admired so very much, but whose transcendental celebrity has overshadowed  its savage splendor, does not, as was thought for too long, represent Heracles, but could represent, once more, the satyr Marsyas. The love in the afternoon of the faun takes place in the full light of day, like in the Anatolian’s sunny oeuvre.

As a herald of a corporeal art that might be an extension of his own body, Coskun is an artist in flight between East and West. “The struggle itself towards the summits is enough to fill a man’s heart”: if one must, like Camus, imagine Sisyphus as happy, then Coskun, a man in revolt, is happy.

Emmanuel Daydé

Translated in English by Ann Cremin

Notes :

Hephaestus : God of fire, of forges and of  volcanoes in  Greek mythology.
Ode : an ode (song in Greek) is a lyrical poem in  verse accompanied by music. By extension, an ode is a poem celebrating an important person or event.
Pindar : Greek lyrical poet in the 5th century BC.
Aeneid : epic by Virgil, written in Latin between  29 and  19 BC  in imitation of Homer’s Greek Odyssey , that narrated the Trojan  Aeneas’ trials and tribulation, the mythical ancestor of the Roman people, since the taking of Troy, until his installation in Italy in the  Latium district.
Nazim Hikmet : one of the first Turkish poets in the 20th century to use free verse. After a long exile abroad, for being a member of the Turkish Communist party, he was awarded the   International Peace Prize in 1955.
Louis Aragon : French surrealist poet, a member of the Resistance during World War Two and then member of the Communist party.
Henri Matisse : French artist, leader of the fauvism movement from 1905, eulogist of  color and of the  Mediterranean.
Mont Ararat : highest peak  (5 165 m in altitude) in Turkey which is said to have received the remains of Noah’s Ark.
Georg Baselitz : German, neo-expressionist painter and sculptor, who became famous for paintings figures upside down.
Samuel Beckett :  Irish playwright , winner of the Nobel Prize for literature in 1969.
Alexandrine Monarchies: name given in the Hellenistic period (323–146 BC.), after Alexander the Great’s conquests.
Pericles : name of the strategist, orator and  Athenian Statesman  495 – 429 BC. Pergamum : ancient Greek city in Asia Minor (currently  Bergama in Turkey).
Grotesques : figurines in terracotta, whose specificity is to exaggerate a physical fault linked to illness, carried out in Smyrna, currently Izmir.
Gigantomachy : fight between  Giants in the  Greek  mythology.
Nemrut Dağh : a mountain reaching  2 150 meters in altitude, situated in  Anatolia. The site was included in  1987 on the  list of the world heritage of UNESCO.
Barberini Faun: antique Greek statue.
Marsyas : satyr originating in Phrygia (ancient province close to the current Cappadocia).
Belvedere Torso: a fragmentary torso in marble dated from the Ist century BC.
Albert Camus :French writer, playwright, essayist, philosopher and journalist , a militant engaged in the Resistance and in the moral struggles post-war.
Sisyphus : mythical fonder of the Greek city of  Corinth, he was condemned, for having dared to defy the gods, to eternally roll a piece of rock to the top of a hill, from which he came down each time before reaching its summit.

 

Text / Christophe Averty, 2011 (fr/tr)

L’Odysée d’un partage

« J’ai gardé de la tragédie une énergie souterraine et solitaire ». La gravité souriante, à l’affût d’enthousiasme, l’œil qui roule comme un r dans ses mots, Salih Coskun est un conteur né. L’ancien comédien d’Istanbul a depuis longtemps trouvé son théâtre. Il y a peaufiné sa mise en scène pour une représentation éloquente, radicale, absolue. Il y a trouvé le moyen d’incarner tous les personnages en un seul : la figure. Hiératique et shakespearienne, elle possède la hauteur solennelle des héros antiques et la générosité terrienne des divinités préhistoriques. D’un geste, puissant comme un corps à corps, élégant comme le tour parfait d’un derviche, elle traverse notre histoire d’Egypte en Grèce, un Occident à mi-chemin entre l’Afrique et l’Orient, et croise les sentiments des êtres dans leur éternelle dualité. Tragédien par nature, mais dégagé du poids de l’emphase et du tragique, Coskun place l’humain dans la résonance des temps, dans la lumière de sa présence et dans la matière même de sa propre chair, sexuée et désirante. Du bronze au bois, taillé dans la masse, il jette le trait noirci d’une écriture épurée, au contour vibrant, au sillon profond. Est-il sculpteur ou peintre ? Pour Coskun, l’un ne va pas sans l’autre.

Une Alchimie de la liberté

Originaire d’Anatolie, il fouille à Iznik (Nicée) les vestiges du passé. Autodidacte et précoce, il expose, à seize ans, ses premières peintures, tout en se formant au conservatoire d’art dramatique. En dix ans de scène, en compagnie de Shakespeare, de Brecht et de Beckett, sa comédie humaine prend forme, son dessin, aussi. Son habileté l’entraîne dans l’humilité minutieuse de graveur de médaille, à la Monnaie d’Istanbul. C’est par ce premier mariage du crayon et du métal qu’il amorce intuitivement la fusion de ses expressions.Quand, en 1980, survient le coup d’état militaire, il s’élance alors dans l’odyssée violente et douloureuse de l’exil. Après un passage à la Monnaie de Paris, Coskun, en adoptant la France, poursuit dans la taille directe du bronze un combat d’homme libre. Bientôt, le bois lui fournit le lien à la nature qui sourd dans ses attentes. Il y taillera sa mythologie.

Tel un gladiateur dans l’arène

Repartir des origines, retrouver l’essentiel est un credo, une méthode et une fin.

« Je suis un homme des cavernes » se moque-t-il à demi mot. Dans une nature qui domine sans appel, il est un combattant, nu dans la poussière, qui fraye son chemin au son de son glaive. Le bruit de la bataille est un vrombissement de tronçonneuse couvrant un air de jazz, qui, lorsque s’arrête la lutte, apaise l’atelier d’une tranquille hospitalité. Dans cette harmonie contrastée, Coskun tourne autour de la figure comme un mystique dans la question de dieu.

En vingt ans, un millier de pièces voient le jour – disons plutôt, son mises au jour, par cet archéologue de l’humain. Il explore, de Lascaux à Bacon, l’expression érigée en monument. Son langage ouvert libère une simplicité rugueuse et savante, suggérant une cosmogonie de la statuaire. Mais vingt ans passés à excaver le corps du bois, en oubliant le sien, compriment les muscles et brisent le dos. Il épouse alors le trait, avec la même fougue obsessive, marie le monument à l’encre à la toile et au papier, assemble les formes sans plus les tailler. Il prolonge son exploration du mythe, du temps et de l’homme dans un talmud infini.

Des figures en attente de mouvement, tracées à la cire, conduisent son dessin, souligné au brou de noix, cerné d’encre de Chine. Elles envahissent de gigantesques rouleaux, clin d’œil aux ancêtres de nos livres. La fusion de la sculpture et du dessin qui lui demande son corps, comme la dictature lui a imposé la liberté, n’est déjà plus une contrainte mais une évidence, pour aller plus loin.

Quarante portraits en ont été les témoins lors de sa dernière exposition. Unis dans un retable à la gloire de l’homme, il s composent un subliminal point d’interrogation faisant face à un imposant Pape Innocent X, taillé à vif dans un bois rutilant, le visage dévasté par l’expression d’un cri. Outre un hommage sculptural à Vélasquez et à Bacon, la mise en scène semble dire « Homme, qui es-tu ? » Où vas-tu ? ». Œuvres, mediums, supports et techniques se répondent et se conjuguent.

« Je ne suis ni seulement sculpteur, ni seulement peintre » lance-t-il. Tel est le privilège de l’artiste qui, rebondissant d’aléas en obstacles, poursuit, dans la forme et le fond, une quête essentielle.

Son monde, sa « grotte », est ouvert aux vents. Ses parois, tapissées d’une trace éternelle, racontent l’humain en creux, l’amour en modelé, l’histoire et l’art en allégorie, la civilisation en filigrane… Mais sculpture et dessin servent peut-être une dimension plus abstraite.

L’odyssée homérique de Coskun, à travers l’Europe, la matière, la figure et le temps aurait-elle pour clé de voûte une croyance universelle : la foi en la vie ?

Christophe Averty in Artension n°110, nov-déc 2011

 

Bir paylaşımın yolculuğu

“Trajediden benliğimde kalan, gizil ve yalnız bir enerjidir.”

Gülümser bir ciddiyetle her coşkuyu yakalamaya hazır, Fransızca konuşurken  r   harflerini yuvarlayan ve gözleri sürekli olarak hedef değiştiren Salih Coşkun, hikâye ve masalların dilini doğuştan benimsemiş gibi.

Bu eski Istanbullu tiyatro sanatçısı, artık kendi sahnesine uzun zamandır kavuşmuş durumda.

Etkili, radikal ve mutlak bir temsil elde edebilmek için sahneye koyuş tarzını titizlikle çalışmış. Tüm olası personajları da tek bir personaja indirgemenin yolunu bulmuş: Figür. Hem kutsal bir yönü olan, hem de Sheakespeare’in piyeslerindeki personajlar gibi ağırlığı olan bir figür. Antik çağlardaki kahramanların gösterişli gururuna, tarih öncesi çağlardaki tanrıların topraksal cömertliğine sahip bir figür.

Bu figürdeki jest, kıran kırana bir kavganın gücüne, kendi etrafında dönen bir dervişin inceliğine sahip. Bu figür, Mısırdan Yunanistan’a tüm tarihimizi kapsıyor. Bu figür, Afrika ile Şark arasında yarı yolda kalan bir Batı’da durup, insanların duygularının bitmez tükenmez ikilemine tanıklık ediyor.

Doğasında trajedyenlik yatan, ama trajik olanın ve abartının ağırlığından sıyrılmış olan Coşkun, insanı zamanın yankılanmasına, varlığının ışığına ve kendi derisinin ana maddesine oturtuyor: Cinsel ve arzu eden bir insan. Kendi kütlelerinde doğrudan yonttuğu bronzda veya ağaçta, arındırılmış bir yazının, çınlayan konturlu ve derin izli siyah çizgisini atıyor. Ressam mı, heykeltıraş mı? Coşkun için, birini diğerinden ayırt etmek mümkün değil.

Özgürlüğün bir kimyası

Coşkun Anadolu kökenli. İznik’te geçmişin izlerini aramış. Kendi kendini erken şekilde yetiştirerek, henüz 16 yaşındayken ilk resimlerini sergiliyor. Aynı anda konservatuara da devam etmiş. On yıl süren sahne hayatında, Shakespeare, Brecht ve Beckett sayesinde kendi insanlık komedyası şekillenmiş. Deseni de aynı süreçten geçmiş. Ustalığı fark edilince, titizlik ve alçak gönüllülük gerektiren bir işe, İstanbul darphanesinde hakkaklığa soyunmuş. Kalem ve metal arasındaki bu ilk birliktelikle, gelecekte şekillenecek olan sanatsal ifadesini oluşturmaya başlamış.  1980 yılındaki askeri darbenin ardından, sürgünün acılı ve şiddetli yolunu tutmuş.

Paris Darphanesinde kısa bir süre çalışan ve Fransa’ya yerleşmeye karar veren Coşkun, doğrudan bronzu yontmaya başlayarak özgür insan olma mücadelesini verecekti. Ardından da ağacı yontmaya koyularak, beklentilerinde yatan doğa ile ilişkiye geçebilecekti. Coşkun böylece kendi mitolojisini yaratabilecekti.

Arenada bir gladyatör gibi

Kökenlerden yola çıkıp öze varabilmek için sabır, yöntem ve amaç gerekiyor.

Yarım ağızla kendiyle alay edermişçesine, “Ben bir mağara insanıyım” diyor Coşkun. Sadece doğanın katıksız ağır bastığı bir ortamda, kılıç sallayarak tozlar içerisinde yolunu açan çıplak bir savaşçı. Ama bu savaş sahnesinde duyulan sesler, bir jazz parçasını bastıran zincirli testereden kaynaklanıyor. Mücadele sona erince yeniden duyulan jazz müziği, atölyeye sakin bir misafirperverlik salıveriyor birden. Coşkun, bu tezat dolu ahenk içerisinde, Tanrı arayışındaki bir mistik gibi figürün etrafında dönüp duruyor.

Yirmi yılda bin kadar parça gün ışığına çıkacak, daha doğrusu bu insan arkeologu tarafından gün ışığına kavuşturulacaktı. Lascaux mağaralarından Francis Bacon’a varana kadar, anıt haline dönüştürülen ifadeyi araştırıyor Coşkun. Kullandığı açık ifade tarzı, heykel sanatının doğuşunu destanlaştırmak istermişçesine, pürtüklü ve bilge bir basitliği özgür kılıyor. Ne var ki, kendi vücudunu hiç sayıp ağaçların gövdesini kazımakla geçirilen yirmi yıl sanatçının adalelerini sıkıştırıp kemiklerini kıracaktı. Çizgiyi ve deseni seçiyor o zaman. Aynı saplantı ve aynı şevkle, anıtsal olanı çini mürekkebiyle, tuvalle ve kâğıtla gerçekleştiriyor, artık yontamadığı şekilleri birbirine ekliyor. Mitos, zaman ve insan keşfini, sonu olmayan bir Talmud kitabındaki gibi sürdürmek için.

Bal mumuyla çizilen ve hareket etmeyi bekleyen figürler, ceviz özü boyasıyla altını çizdiği, çini mürekkebiyle de çevrelediği desenini yönlendiriyor. Gelip devasa kâğıt rulolarına yerleşen bu figürler, atalarımızın mağaralardaki “kitaplarına” göndermede bulunuyorlar. Dikta rejimi karşısında sanatçının vücudu nasıl özgürlük diye dayattıysa, vücudu bu kez de heykel ve desenin kaynaşmasını talep ediyor. Bu bir zorlama değil. Aşikâr. Daha ileriye gidebilmek için.

Son sergisindeki, 40 portreden oluşan eseri bunun tanığı. İnsanlığa adanmış dev bir ikona gibi, bilinçaltıyla algılanan bir sual işareti gibiler. Bu eserin karşısına yerleştirilen, parlak bir ağaçtan oyulan Papa Innocent X heykelinde, papanın çığlığındaki ifade yüzünü darmadağın etmiş. Heykel aracılığıyla Velazquez ve Bacon’a yapılan göndermenin ötesinde, gerçekleştirilen enstalâsyonda sanki “Ey İnsan, kimsin? Nereye gidiyorsun?” mesajı yankılanıyor. Eserler, yer aldıkları satıhlar ve kullanılan teknikler birbirlerini tamamlayıp diyaloga giriyorlar.

“Ne salt bir heykeltıraşım, ne de salt bir ressamım” diyor Coşkun. Sanatçının sahip olduğu imtiyaz da bu zaten. Rastlantı ve engelleri aşarak, ş­ekil ve içerik itibarıyla öz olanı aramaya devam etmek.

Coşkun’un dünyası, “mağarası”, tüm rüzgârlara açık. Ebedi izler taşıyan bu mağaranın duvarları, insanı içinden, aşkı da şekillerinden anlatıyor. Mecazlarda tarih ve sanatı, belli belirsiz damgalarda uygarlığı görüyorsunuz. Ama kim bilir, heykel ve desen belki de daha soyut bir boyutun hizmetindeler.

Coşkun’un Avrupa, madde, figür ve zaman arasında dolaşan, ve Homeros’a yakışabilecek destanının temel taşı belki de evrensel bir inanca dayanmakta: Yaşama olan inanç…

Christophe Averty

Çeviri: Kerem TOPUZ

ARTENSION Dergisi

Kasım 2011 sayısı – N° 110

Sayfa 28/31

Text / Pascal Amel, 2008 (fr)

Entretien COSKUN, 15 avril 2008

Pascal Amel : Tu es né dans un petit village en Turquie. Peux-tu nous parler de ce qui s’est passé là-bas ?

Coskun : Je suis né au pied de la montagne Ararat. J’ai grandi à Iznik, j’ai vécu à Bursa et à Istanbul. Ces villes m’ont chacune apportée une culture comme elles ont formé mon regard à l’art. Au plus loin que je me souvienne, je découvrais enfant la faïence d’Iznik comme on découvre un trésor. J’en ressentais la richesse et la beauté sans qu’on m’en ait expliqué la rareté. Ma fascination était identique pour les vestiges grecs et romains qui faisaient partie de mon quotidien. J’en observais partout autour de moi comme la fois où je surpris dans une cour, un buste de marbre retourné utilisé comme marche pied pour monter à cheval …

Pascal Amel : quelles sont les raisons qui t’ont poussé à quitter ce pays pour venir en Europe et en particulier en France? Peux-tu nous dire comment le désir de dessiner, de peindre, de sculpter est venu ?

Coskun : L’art ancien faisait partie de mon quotidien et c’est à travers la lecture des magazines et des livres que  j’ai été attentif aux artistes modernes. A l’époque (les années 1960), même avec des reproductions en noir et blanc de Matisse, Picasso, Gauguin, Van Gogh et de Toulouse Lautrec je ressentais une complète et fusionnelle compréhension de leur langage. Ils me confortaient dans ce que j’aimais faire : peindre, sculpter, dessiner. Ce qui n’était pas évident à imposer à mon entourage.

Je suis donc parti dans les années 1970 pour Istanbul, une ville cosmopolite, plus ouverte. Bien avant le coup d’Etat, il était devenu impossible d’exister en tant qu’artiste. Peintre ou comédien d’ailleurs, ce que j’étais devenu à l’époque.
Je peux dire que le coup d’Etat de 1980 fut décisif. Il me fallait partir et venir à Paris c’est avéré pour moi plus qu’une évidence, la fin d’une longue attente !

Pascal Amel : Tu évoques la Grèce Antique, c’est-à-dire que tu aimais déjà, si l’on peut l’exprimer ainsi, récupérer les ruines pour leur restituer une forme de vie ?

Coskun : il est vrai que je n’ai pas eu l’occasion durant mon enfance de voir une sculpture grecque ou romaine intacte et bien conservée. Chez moi, en Turquie, pour les plus entières, ils leur manquaient soit la tête, les mains ou les bras, soit les parties génitales pour la bienséance du regard. Ce qui fait fonctionner l’imaginaire ! J’ai naturellement accepté les fragments, sans hiérarchie et sans préférence. J’avais dix ans et j’exposais tous ces morceaux que je trouvais en fouillant la terre, dans la cave parentale. Je les offrais aux touristes qui passaient. C’était pour moi un jeu !

Pascal Amel : Est-ce que tu penses, ainsi que Malraux l’a théorisé dans un célèbre texte, que le fragment peut, par sa suggestion, être parfois plus « beau » que la totalité ?

Coskun : Biensur, suggérer c’est imaginer. Et l’imagination permet de compléter l’œuvre quelle qu’elle soit. Pour quelle raison est-on si actif  devant une œuvre abstraite ? parce que selon moi, on devient un élément de l’œuvre. C’est la même chose devant le fragment, figuratif qui plus est. A partir du moment ou nous le complétons, nous devenons acteur de l’ensemble. C’est une des raisons pour lesquelles je tente dans mon travail de ne pas tout montrer et de laisser de l’espace pour que le spectateur puisse y créer ses propres images. J’essaie même de ne pas trop suggérer par le titre de l’oeuvre.

Pascal Amel : C’est-à-dire que tu préfères une œuvre ouverte ?

Coskun : Certainement, je cherche à offrir « un potentiel » à celui qui regarde. C’est à dire que Je ne pense pas vraiment en terme d’œuvre, mais davantage en terme de « passeur » ou de « porteur ». Je réalise communément certes « une œuvre » mais selon moi, elle ne le devient qu’à partir du moment où elle fonctionne pour Autrui, qu’elle lui parle, qu’elle existe à travers des sensations que j’ignore, que je ne soupçonnais pas encore. En ça, oui, je préfère une œuvre ouverte.

Pascal Amel : Précisément : est-ce que, pour toi, l’exposition, la manière de mettre les sculptures, les peintures, les dessins les uns par rapport aux autres, les relations – par exemple – de telle sculpture par rapport à telle autre importent tout autant que l’autonomie de chacune d’entre elles ?

Coskun : Dans un sens mon travail s’organise autour d’une même énergie, d’un même besoin. J’aborde le dessin, la peinture et la sculpture de manière homogène. Les techniques m’apportent des possibilités pour m’adapter aux lieux. Même parfois de déjouer des limites techniques. Comme quand j’ai souhaité sortir mes dessins hors des murs, je les ai accrochés dans les rues aux cotés des sculptures en les imprimant sur calicots. Et quand il s’est avéré que j’exposais dans un lieu naturel, j’ai eu envie d’utiliser des « plaques» de bois sur lesquelles j’ai dessiné en gravant. Puis je les ai suspendus aux branches des arbres. En fait, je considère que j’investit un lieu et que le temps de l’exposition, il est à transformer. Chaque espace génère sa propre ambiance. Dessin, sculpture me servent à créer une théâtralité qui ne se joue jamais à l’identique.

Pascal Amel : Peux-tu me parler de « la ligne » dans ta production, et le fait que, pour les sculptures, tu aies choisi un instrument aussi pénétrant et puissant que la tronçonneuse ?

Coskun : La ligne reste le fil d’Ariane. En tout cas, toute création part de la ligne, du trait. A regarder les fresques pariétales, je suis persuadé que le dessin s’avère exprimer une nécessité. Georges Bataille le dit admirablement bien d’ailleurs.

Et je me retrouve, avec ma sensibilité d’homme du XXI e siècle dans ce que me communique d’essentiel ces déesses de peu taillées dans le bois ou dans la pierre et ces empreintes sur la roche. Même si je revendique à ma manière mon statut « d’homme premier », je vis avec mon époque. Et la tronçonneuse fait partie de mon quotidien. Elle a la qualité d’être rapide et puissante. Mais ce n’est pas sa force mécanique que je recherche ; c’est qu’elle ressemble à un gros crayon motorisé avec lequel je dessine dans la matière. L’engin me permet de faire la synthèse du dessin et de la sculpture.

Pascal Amel : Lorsque l’on voit tes sculptures, en particulier les grandes, avec les tailles, les incises, les pénétrations de la tronçonneuse, on ne peut pas ne pas éprouver une sensation de « puissance ». Mais, paradoxalement, cette « puissance » semble à la fois triomphante et pourtant toujours « menacée » comme en prise avec la précarité – voire la ruine. Qu’en penses-tu ?

Coskun : C’est à l’image de la vie. on naît et on passe… paradoxalement, l’existence de l’homme oscille entre force et fragilité. Je ressens ce paradoxe et je tente de l’exprimer dans mon travail et de le communiquer aux autres. Se joint à ce sentiment notre culture d’intelligence supérieure, qui fait que l’homme ne se mesure qu’à ce qui l’entoure : la nature. Ce qui est bien ridicule. Il ressemble à un chat qui se mange la queue, à Sisyphe qui porte sa charge. Mais à la fois, j’exprime, voire je louange la capacité de l’Homme à être debout. C’est à dire qu’il est à la fois le point extrême de l’évolution de la nature et en même temps celui qui sait qu’il va mourir.

Pascal Amel : Ce paradoxe entre force et fragilité nous renvoie peut-être à une tension entre le masculin et le féminin. Dans ton art, il y a cette dualité permanente entre l’hommage à la masculinité et à la féminité, à tel point que l’on imagine parfois que c’est un corps double. Il y a aussi une dimension érotique où les corps sont à la fois fusionnels et pourtant distincts – séparés.

Coskun :   Je suis issu d’une culture où la femme n’est pas considérée à sa juste valeur. Quand je suis arrivé en France, j’ai trouvé un schéma certes différent mais toujours composé d’inégalités. Je n’ai jamais ressenti cette scission comme naturelle. Au contraire, il n’existe pas d’identité clairement masculine ou féminine. Il existe une part de féminité chez l’homme et de masculinité chez la femme. L’érotisme équilibre ces pôles parce qu’elle attise la sensualité. Dans mon travail, je cherche à exprimer ces rapports où les différences se gomment, où les corps existent dans leur pleine identité sans supériorité ni soumission. Juste l’amour des sens.

Pascal Amel: Parmi les livres d’artiste que tu as fait avec Arrabal, il y en a un plus précisément que tu préfères. Peux-tu m’en parler ?

Coskun : il s’agit d’une série de quatre livres qui représentent des pages et des pages de dessins. J’utilise l’encre de chine au pinceau ou du bout de mes doigts. Chaque volume est un hommage à la sensibilité.

Une fois la série achevée, je l’ai remise à Fernando Arrabal qui y a composée sa poésie, sans que je sache quoi que se soit de son dessein avant de recevoir les livres finis entre les mains. Cette série, qu’il a nommé Erosphère, a été présenté entièrement ouverte sur les cimaises de l’Orangerie du Sénat. J’aime ses mots solides qui suggèrent une imagination directe et suggestive. Il amplifie l’érotisme dans une veine sadienne tandis que je me considère être par mon dessin du coté de l’alcôve.

Pascal Amel : Est-ce qu’une partie de ton art se veut provocante, c’est-à-dire désireuse de transgresser pour transgresser ?

Coskun : Je ne pense pas, parce que je ne cherche pas la provocation. Je me souviens de l’anecdote entre une journaliste et Salvador Dali auquel il répondit que s’il avait voulu choquer il aurait montrer son cul ! Selon moi, chercher l’Homme, l’érotisme par les voies de la sensibilité n’est pas provoquer. C’est naturel, même si pour certains je l’exprime de manière forte et brutale.

Pascal Amel : Peut-être y a-t-il avant tout dans ton travail – à l’instar du dieu Pan – un hommage à la vie. Penses-tu qu’il y a une dimension panthéiste dans ce que tu crées, c’est-à-dire un hommage à ce qui, dans l’univers, fait que nous sommes vivants et que ce dernier  perdure ? Est-ce que tu essaies de « capter » cela dans ton œuvre ?

Coskun : J’essaie d’apporter de l’espoir autour de moi à travers mon art. Je pense que mon existence doit servir quelque chose de l’ordre du bonheur, du positif. Et le plus fabuleux, c’est que j’ai trouvé en France des interlocuteurs qui apprécient ce que je fais.

Pascal Amel: Parle-moi de cette notion d’inachèvement initiée par Michel Ange: penses-tu qu’une œuvre finie, polie, trop lisse « mente » ?

Coskun : je considère la notion de non finie de Michel-Ange comme la notion la plus achevée de la sculpture. C’est à dire que « l’inachevé » est plus abouti que le fini. Quelque chose de fini est réducteur pour la pensée et le spectateur. Quand Michel-Ange sculpte, il enlève du bloc de marbre la matière qui est en trop. Il libère l’image de la masse. Il possède une réserve géniale. J’ai beaucoup appris en observant les Esclaves qui sont au Louvre. L’inachèvement permet le devenir d’autres possibles. On peut imaginer la figure, transformer la sculpture, la développer à l’infini. Sa sculpture possède l’essentiel : les proportions  et l’histoire, puis chaque génération poursuit ce qu’il a initié.  C’est une des raisons qui rendent Michel-Ange éternellement contemporain.

Pascal Amel : Peux-tu me parler du choix du bois, qui est presque exclusif dans ta sculpture ?

Lorsque je t’ai rencontré la première fois, tu m’as parlé du fait que le seul outil que tu utilisais   était la tronçonneuse. Comment ce choix s’est-il opéré ?

Coskun : Alors que j’étais comédien et scénographe au théâtre. Pour une pièce, j’ai sculpté ma première œuvre dans le bois à la gouge. L’histoire abordait les souffrances d’une femme anatolienne, Sultan Gelin. Pour le foyer du théâtre j’ai taillé son buste car je voulais que les spectateurs soient immédiatement en contact avec elle.

Sans jamais cesser de peindre et de sculpter, quand je suis entré à la Monnaie d’Istanbul j’y ai appris le métier de graveur de médaille.  Puis, après mon départ de Turquie en raison du coup d’Etat, j’ai effectué un stage à la Monnaie de Paris. C’est à cette occasion que j’ai appris la technique de la taille douce et de la gravure sur métal. Pour moi, Paris représentait une école et c’est toujours le cas aujourd’hui…. Goya, à plus de quatre-vingt ans, en se dessinant en vieillard a noté sur la feuille : « j’apprends encore ».

A Paris, mon travail de graveur de monnaie et de médailles m’a amené à tailler dans la masse, c’est à dire à adapter la technique de la gravure à la trois dimensions. J’ai d’abord taillé des blocs de bronze, puis je me suis confronté au plexiglas, au marbre et au bois.

Avec le bois, j’ai troqué les outils en partie manuels pour la tronçonneuse. Je m’aide de sa force mécanique mais ça ne change pas l’essentiel : l’outil accompagne mon geste et non l’inverse. Je ne veux pas dépendre de la technique, je fais attention à ne pas tomber dans une exécution artisanale. D’ailleurs, je dessine parfois sur de grands rouleaux de papier. La surface vaut d’une certaine manière une grume de bois. Je n’ai pas de vue d’ensemble du dessin puisque je  l’enroule au fur et à mesure, à la manière de la sculpture où je ne vois jamais tous les cotés à la fois. J’utilise la mine de plomb dans une gestuelle large et corporelle. Ces dessins, que je n’ai jamais encore montré, représentent pour moi, une discipline pour rester en contact avec l’essentiel.

Pascal Amel: Tu acceptes, en fait, d’avoir les yeux ouverts devant un espace délimité mais tu ne veux pas –ou en tous cas, tu sais- que tu ne peux pas avoir la vision totale, globale de ce que tu fais. Le bois a évidemment des nœuds, des résistances ; c’est-à-dire qu’il y a quelque chose de non-su, qui se révèle au fur et à mesure que tu le fais. Est-ce que tu penses que le bois, le tronc que tu ramasses est le « co-auteur » de ta sculpture ?

Coskun : Je ne pense pas. Je prends un tronc de bois comme je prends un rouleau de papier. Peu m’importe l’essence. Au départ il n’y a que la matière et dès le premier coup de tronçonneuse, commence le dessin. L’histoire que j’inscris dans le bois est là avant de commencer. S’il y a un nœud, un défaut, soit je l’accentue, soit je le détruits c’est selon.

Pascal Amel  : Tu as fait des sculptures de diverses dimensions, des plus petites à des formats moyens, et tout à coup, tu as pris la décision de faire quelque chose de monumental comme le fameux Torse que l’on a vu à l’exposition.

Coskun : Les œuvres exposées à Boulogne sont monumentales parce l’espace amène une confrontation d’échelle. Elles sont plus importantes afin de trouver leur place dans la nature et dans la ville. C’est un juste retour aux sources que de les confronter à notre environnement.

Je suis contre la monumentalité et l’accent totalitaire qui l’accompagne. Je suis davantage dans la réflexion de la place de l’homme dans son espace. La sculpture installée sur le parc de l’Ile-saint-Germain l’année 2000, a été nommé par le Conseil général L’Homme sorti du cèdre, je lui préfère le titre initial que j’avais proposé et qui évoque davantage mon point de vue : Animal en tenue civile !

Pascal Amel: Dans ce que tu appelles Les Suspendus, tu crées la figure inverse : c’est-à-dire non plus l’Homme qui émerge de l’élémentaire, de l’univers, qui est sans doute la créature la plus sophistiquée de la Création, mais une « chose », quelque chose tout à coup réduit à la carcasse, à presque rien. Peux-tu me parler de cette figure inversée ?

Coskun : Notre petite différence avec l’animal, c’est quand même le fait que le singe se soit mis à marcher sur deux jambes, libérant ses mains et donc son cerveau, devenant ainsi progressivement un Homo Sapiens. Pour créer un lien plus fort avec la nature il fallait supprimer le socle, évincer toute allusion au monumental qui partirait du sol. La série des suspendus s’apparente à des feuilles. Elles possèdent la fragilité et la force de résister en extérieur. La série évoque des présences humaines plus proche d’un retour à la source qu’incarnées. Ce qui suscitent parfois des réactions violentes de la part du public… Parce que mes sculptures naissent de l’élémentaire : cela passe par le végétal évidemment puisque c’est du bois, mais il y a aussi la dimension animale, et bien entendu celle de l’homme, en tout cas de la représentation humaine, et parfois même une tension vers le céleste. Comme un passage du dur, de la matière, au doux du signe.
in Art Absolument, numéro spécial Coskun, in situ, septembre 2008

 

Text / Françoise Monnin, 2008 (fr)

Coskun
Sculpteur de plein air

Au cœur des villes, les sculptures de Coskun prennent pleinement leur place. À nous deux, l’espace !

Il marche, s’arrête, scrute, marche à nouveau. Il arpente, il jauge. Ici… Non, là ! C’est fait. Il a trouvé l’endroit où installer son Torse, dans le parc Rothschild, à la lisière du bois de Boulogne ; un grand plan de verdure, au fond duquel miroite une pièce d’eau parmi des arbres aux essences rares. La sculpture est monumentale ; intimidante et intimiste à la fois, comme le sont toutes les œuvres de Coskun. Taillé dans un frêne plus que centenaire en 1999, le Torse a donc trouvé sa nouvelle place. Depuis que le bois dont il a surgi avait été repéré, en Mayenne, au milieu d’une pâture à vaches, par le peintre argentin Fabian Cerredo (qui tout aussitôt avait pensé à son ami Coskun) ; depuis qu’il s’est inscrit sur les flancs et parmi les fibres de cet arbre incroyable ; ce monument a été présenté dans nombre de cours de musées ou jardins publics. À chaque fois, il s’est agi de lui trouver le meilleur endroit ; celui qui permet l’élaboration d’un dialogue pertinent entre le plein air et la sculpture.

Le challenge est une fois encore, à Boulogne-Billancourt, ambitieux. Faire d’un tronc couché un corps vertical et le réintroduire dans un espace naturel au sein duquel il faut que l’énergie circule, que l’harmonie s’installe entre les plantes vives et le bois mort… Vanité spectaculaire, la sculpture se dresse, tient tête ; et, ce faisant, renouvelle l’éternelle interrogation de la nature par la culture, mirifiquement développée en leurs temps et dans le marbre par Michel-Ange puis Rodin. Lesquels prenaient grand soin de préserver, en certains endroits, des pans de pierre brute, contrastant avec le fini des parties sculptées. De tels effets existent aussi, accidentellement, parmi les ruines, lorsque sur la tranche de chef-d’œuvres brisés, leur origine minérale resurgit, insolente, intacte. Longtemps, enfant, Coskun les a contemplées, côtoyées. Tel est le privilège des enfants turcs, qui jouent parmi les ruines grecques et romaines. Déjà, alors, « la sensualité des drapés m’avait ému ».

Sculpter pour l’extérieur ? « C’est le risque de l’eau, la nécessité de prévoir son écoulement » répond simplement Coskun. Technicien d’abord, lorsqu’il imagine une forme destinée aux quatre vents, il obéit pour commencer aux règles garantissant la pérennité. « L’architecture et la végétation sont tellement fortes. Leur concurrence oblige au grand format » : c’est en termes d’espace, tout aussitôt, que les volumes sont raisonnés.

Mise en Seine

Coskun reprend sa marche. Il tourne, estime, imagine. Sur la grande place piétonnière du centre ville moderne de Boulogne-Billancourt cette fois, ce sont six sculptures qui doivent trouver leur place. Le Caprice des Dieux de 2007, en premier lieu : un colossal tronc de cormier (néflier), offert un jour à l’artiste par le petit-fils de l’homme qui avait planté cet arbre. À chaque fois, « l’arbre vient à moi ». La grume a été largement évidée ; l’arbre, transformé en claire-voie. Réceptacle et moucharabieh tout à la fois, chacun peut imaginer en son centre les secrets… Les plus secrets. Simultanément, la forme invite à se lover et à s’évader. Faire entrer le vide dans le plein sans dénaturer l’énergie de ce dernier, tel est le challenge ici relevé. De même, faire entrer la sculpture dans la ville sans que cette dernière ne dévore l’identité de la première, voilà le second défi.

Sculpter pour la ville, c’est accepter de se confronter à la démesure de l’échelle, s’appliquer à épouser l’allure souvent accidentée, toujours éclectique, des mégapoles modernes ; de leurs façades, en particulier. Dans tous les cas, c’est chercher un accord ; point de rivalité dans cette aventure, mais un dialogue. Audacieux, ludique, plastique et poétique. La place est grande ? les sculptures seront plusieurs. Une fois disposées, elles « parlent entre elles. Charnelles, organiques. En rupture avec la géométrie des immeubles environnants ». Une mise en scène, quoi ! L’artiste qui, adolescent, a mené une carrière d’acteur, est à l’aise dans ce domaine. Près du Caprice des Dieux, il campe L’homme et le cheval de 1998 : un chêne haut de quatre mètres, tombé dans le Bois de Boulogne et, pour l’essentiel, taillé sur place. Parce que trop lourd pour être déplacé brut ! L’Homme de l’an 2000, sorti d’un platane, tombé lui aussi dans le Bois de Boulogne, lors de la fameuse tempête, prend à son tour position sur la Grand Place. Dense, sobre, sa silhouette témoigne au plus près du tronc dont elle est issue. C’est lui qui l’a dictée, guidée. Coskun ne dit jamais qu’il sculpte, il explique qu’il « dégage » les formes. La tronçonneuse et les gouges accompagnent l’élan initial du matériau trouvé. Et respecté.

L’arbre qui montre la forêt

D’arbres tombés, faire des hommes debout ? « Un retour aux sources ; nouvelle vie. Nouveau langage » ! Coskun est un récupérateur, un gestionnaire des catastrophes, un sauveteur de disparitions estimées à tort comme inéluctables. Un cavalier de l’Apocalypse galopant à contre-courant. En ce sens, il s’inscrit dans l’aventure des assembleurs cubistes, des collectionneurs Nouveaux Réalistes, dans les sillages de Picasso et de César. Ce ne sont pas les objets manufacturés usés qui l’interpellent, lui, mais les éléments naturels épuisés. « Le bois est le grand absent de l’art moderne ! Méprisé, considéré comme vulgaire. C’était bien différent durant l’Egypte ancienne ». En ces temps post-modernes, le bois refait surface. Comme pour les sculpteurs de sa génération, Christian Lapie et Axel Cassel, il est pour Coskun la matière essentielle. Allégories de la puissance de la Nature, de la victoire du Temps, les arbres transformés en œuvres nous rappellent combien nous en sommes responsables. Pour cela, Coskun les surnomme avec tendresse « mes vieux ».

Aux côtés des trois premières œuvres déjà disposées sur la place, une Femme en blanc, taillée en 2007 dans un cèdre du Liban, se dresse à son tour, souple et ferme. Près d’elle, deux Couple de 2000 semblent amorcer un pas de danse, érotique et puissant. Un tango divin. Ils sont deux, fois deux, car il y a « tellement de choses à dire. C’est tellement compliqué, les histoires de couples »… L’Homme de théâtre, dernière œuvre choisie afin que le dispositif fonctionne, est finalement posée. À légère distance, elle contemple ses pareils. Autoportrait ? L’histoire de Coskun est longue. À dix-sept ans, il taillait son premier bois pour le métamorphoser en buste, pour les besoins d’un décor de théâtre. Il était aussi peintre dès lors, qui arpentait la nature avec son chevalet pour travailler sur le motif. Ses héros ? Cézanne, Van Gogh, les impressionnistes et les expressionnistes en général ! Arrivé à Paris, en 1980, il travailla la sculpture et aussi, beaucoup, le dessin et la peinture. Enfin, il se sentait libre, loin des sarcasmes que lui valait en Turquie sa tignasse rousse. « Trouver ma place »… Avoir un atelier ! Pour le trouver, prendre au hasard une ligne de métro et se laisser porter jusqu’à son terminus, en pensant que là, les loyers seraient moins chers… Arrêt ? Boulogne Jean Jaurès ! Un studio, d’abord : les œuvres s’entassèrent dans les caves et sur les paliers (dans les toilettes désaffectées), grâce à la bienveillance de la concierge. Quinze ans plus tard, la peinture avait disparu. 1988 ? Attribution d’un atelier par le ministère de la culture, au métro Pont de Sèvres ! 1990 ? Des séjours au Danemark, en Allemagne, toujours plus d’expositions… À partir de 1998, la sculpture prend toute la place. Miracle à la tronçonneuse, sitôt l’expérience de l’outil acquise auprès d’un bûcheron ! « C’est devenu comme un crayon pour dessiner. Même souplesse. Mêmes déchirements. Avec, en plus, la puissance du moteur ». Bilan ? Sept cent vingt-cinq sculptures nées à ce jour, sans parler des centaines de peintures et de dessins ! Nullement impressionné, mais assez satisfait, Coskun effectue un dernier tour de la Grand Place de Boulogne-Billancourt. L’exposition est ouverte. L’avenir, également. Car au fond des bois, au bord des rivières, nombre de grands arbres tombés n’espèrent désormais plus qu’une chose : être, à leur tour, Coskunisés.

Françoise Monnin, in Art Absolument, numéro spécial Coskun in situ, septembre 2008

Text / Béatrice Tabah, 2002 (fr)

Corps et formes ébauchés, en devenir de toute puissance, luttent, dans un dernier sursaut, pour se libérer de la matière, gangue de bois qui les retient encore prisonniers.

Deux sentiments s’imposent devant la sculpture de Coskun :

- La perception immédiate, tactile, du bois, de sa puissance, de son poids, de sa texture et de ses failles. Tel un matador avant le combat, l’artiste rend d’abord hommage à son adversaire

- Ensuite seulement, mais violemment suggérées, des formes humaines, d’abords indistinctes : étreintes urgentes ou bribes de combats, histoires entraperçues, signes de vies…

Coskun ne montre pas, n’impose pas son sujet. Son œuvre livre, tel quel, le passage à l’acte créateur, véritable sujet fini de sa sculpture. Celle-ci garde alors et révèle la force, la violence et l’émotion du moment de création.

S’il déclare qu’il faut dominer le bois, son œuvre, paradoxalement (et ce ne sera pas le seul paradoxe du rapport de l’artiste à son œuvre) nous affirme le contraire, que l’artiste jouit tant de ce corps à corps avec le bois qu’il ne peut se résoudre à l’achever. Corrida sans mise à mort, c’est finalement et la matière et le sculpteur qui en sortent également vainqueurs.

Expressionniste, Coskun l’est évidemment et d’abord dans le choix de son « arme ». Outil de bûcheron et de manœuvre, la tronçonneuse blesse et taille avec brutalité, excluant d’emblée le poli et le fini. Haletante de bruit et de fureur, elle amplifie le geste de l’artiste, saccage tout ordonnance, balafre les corps, fait et défait les figures.

Il y a peu de tranquillité dans l’œuvre de Coskun, ni équilibre, ni repos.

L’artiste dégage les contours pour ne retenir que les volumes, poids de chair et de bois, de figures d’archétypes. Les formes sont volontairement rudes, les anatomies grossières. Vénus hottentotes, hommes de Cro-Magnon…

Dans les derniers travaux l’homme se confond à l’animal. L’archaïsme de la forme bascule alors dans la bestialité, provocant un sentiment d’autant plus dérangeant que la suggestion sexuelle s’affirme sans pudeur : femme-truie, homme singe ou cochon (au premier et second degré), derrière la caricature se cache sans doute une réflexion autrement plus grave sur la nature de l’homme.

L’artiste affirme se méfier avant tout du piège de la beauté convenue, du bien fini et du confortable.

L’indifférence partagée devant l’art l’incite à provoquer le regard, quitte à le choquer.

Pourtant, intrigué à son arrivée en France par l’omniprésence des anges dans la culture occidentale, Coskun leur a consacré quelques années. Élancés et épurés, sans points d’appui apparents, ou tourbillonnant dans des arrondis potelés, les œuvres de cette époque s’affirmaient dans l’espace avec plus de sérénité et d’équilibre.

Nourri, de son enfance passée en Turquie, de la rencontre de civilisations et de cultures, Coskun débarque en France en 1980, persuadé que son œuvre ne pourra se faire qu’à Paris. Après des débuts matériellement difficiles, et une première période d’œuvres dites « fermées » (dixit l’artiste), Coskun se dit aujourd’hui heureux, bien sans sa vie et dans son art, honnête homme transmettant avec optimisme son besoin vital de créer. Deuxième paradoxe, car derrière ce discours simple, son œuvre semble l’être de moins en moins.

Sculpture d’affrontement – à la matière et au sujet ; brutalité, maladresse des formes, laissant dans l’expectative d’un improbable dénouement ; désordre, refus obstiné de lisibilité, du dernier petit geste qui facilitera le regard : traces de polychromie déroutantes, soulignant au hasard un creux ou une saillie, les sculptures de Coskun sont des énigmes. Puisant leur source dans l’aube de l’humanité, rassemblant et rejetant dans un même élan toutes influences et références, elles se dressent, violemment humaines, déroutantes, émouvantes, pour nous interroger sur l’avenir de l’homme.

Béatrice Tabah
Conservateur
Commissaire de l’exposition

P.S. : Il y a juste dix ans, nous expositions à Troyes un sculpteur inconnu du grand public : Ousman Sow. Puisse cette première exposition dans un musée français, porter également l’œuvre de Coskun à une reconnaissance méritée, et nous aurons rempli notre mission.

Text / Arnault Tran, 2000 (fr/en)

Coskun
Daphné délivrée

Au premier matin du monde, l’homme s’extray de la gangue de bois : une chrysalide sans délicatesse aucune, abrupte, rugueuse, puissante ainsi qu’un geyser.
On le trouvé lové en position fœtale ; dressé de manière altière pour affirmer sa présence au monde : accouplé aussi en une fusion animale. D’autre fois, il fut femme, massive gisante soudainement soustraite au sommeil, tout à tour proie de l’ombre puis égérie de la lumière.
Coskun sculpte des bribes de vie, des naissances, des passions, des attractions de la chair mue par le désir. En attendant sans ménagement à leur surface, son geste scarifie les peaux. Pour faire surgir l’épaule, la hanche ou le genou, il taille dans la masse avec la célérité à laquelle l’oblige ses outils. Il connaît trop bien les mécanismes du corps pour s’être autrefois confronté aux exigences du comédien de théâtre qui lui a laissé le goût de la scénographie. Il en connaît trop bien les rouages pour mettre aujourd’hui à l’épreuve jusqu’à la douleur sa stature de bâtisseur.
Son matériau de prédilection n’offre donc jamais la distance lissée d’un bronze ou bien d’un marbre auxquels il a pu se mesurer : il accuse des accidents, des crevasses, ces sillons que creusent au fil de l’âge nos visages d’anciens enfants. Tantôt il exprime une sensuelle expressivité, tantôt le figement d’un temps arrêté, comme pour la figure tutélaire titrée Hommage à B.
Coskun ne se limite pas à un répertoire unique et radical : tandis qu’il façonne l’être au monde, originel en sa nudité, il s’arrêtera sur l’énigmatique incarnation des Anges ; procédera par assemblage comme pour ce mannequin de cire surmonté d’une tête féconde ; accouchera d’un lapin, d’une gargouille, d’un masque mystérieux, tout un monde en attente d’une Alice transportée en des temps reculés. Chez lui, l’Eden n’est jamais très loin de la cour des miracle. Eve côtoie Desdémone. Adam se mesure à Judas.
Le sculpteur ne cache pas la jouissance qu’il retire de son art, de sa vie, ce qui revient au même. Sa fatigue le sert. Son dessin le propulse.
« Les Visiteurs d’un soir » entrent dans l’atelier : le diable peut bien livrer combat, un cœur bat à l’intérieur d’une étreinte éternelle.

Martine Arnault Tran in Cimaise n°266-267, sept-oct 2000

During the world’s first morning, man crawled out of his wooden matrix : a chrysalid without any delicacy whatsoever, abruptly, roughly, as powerfully as a geyser.
He has found curled up in a fœtal position, standing haughtily to emphasise his presence in the world, and also coupled in an animal fusion. At other times, the was woman, a massive recumbent figure suddenly woken out of sleep, at times the prey of shasdows and then the egeria of light.
Coskun carves bits of life, births, passions, fleshy attractions becoming desire. By attracking their surfaces pitilessly, his gestures scar skin. In order to bring out a shoulder, a hip or a knee, he carves into the mass with the speed demanded by his tools. He knows the body’s requirements all too well, having been a theatre actor at one time, which left him with a taste for stage setting. He knows its workings to well to test, his stature as a builder until pain ensues.
His favorite material never provides the polished distance of a bronze or of a marble agains which he might measure himself : it emphasises accidents, knots, those furrows which line our faces, those of one time children. Sometimes he expresses a sensuous expressivity, sometimes the figment of arrested time, like in the tutelary figure entitled Hommage à B.
Coskun does not confine himself to a single and radical repertory : while he is creating man in the world, original in his nudity, he also stops to examine the Angels enigmatic incarantions : he will proceed through assemblages, like that mannikin surmounted by a fecund head ; he gives birth to a rabbit, to a gargoyle, to a myserious mask, a whole world awaiting an Alice transported to olden times. With him, Eden is never far from the beggars’ opera. Eve sits next to Desdemona. Adam is measured against Judas.
The sculptor never hides the fulfilment he finds in his art, in his life, which comes to the same thing. His tiredness is helpful. His plans keep him going.
« Les Visiteurs d’un soir » (movie) come into the studio : the devil can fight all he wants, a heart still beat inside an eternal embrace.

Martine Arnault Tran in Cimaise n°266-267, sept-oct 2000
Translation by Ann Cremin